À l’occasion de la 61e Biennale d’Art de Venise 2026, le Sénégal présente au Palazzo Navagero WURUS, une installation inédite de Caroline Gueye, sous le commissariat de Massamba Mbaye. Formée à la physique fondamentale et nourrie par l’astrophysique, la jeune artiste sénégalaise y aborde l’or — wurus en wolof — comme un point de départ pour interroger la valeur, la mémoire et les conditions du regard.
Conçue in situ au Palazzo Navagero, l’œuvre associe laiton, bronze, polymère, miroirs et lumière pour faire du déplacement du visiteur une expérience sensible, entre histoire africaine, ressources de la terre et réappropriation symbolique.
François Blanc : Représenter le Sénégal à la Biennale de Venise est un geste fort, à la fois artistique, personnel et symbolique. Comment vivez-vous cette invitation, en tant que jeune artiste sénégalaise, dans un contexte aussi international ?
Caroline Gueye : C’est une immense responsabilité, mais aussi une grande joie. Représenter le Sénégal à Venise, ce n’est pas seulement présenter une œuvre : c’est porter une présence, une histoire, une énergie contemporaine.
Je le vis comme un moment de reconnaissance, mais surtout comme un espace de dialogue. Le fait que ce projet soit accompagné par Massamba Mbaye est très important pour moi. Son regard, sa connaissance profonde des scènes africaines et son engagement pour une pensée esthétique située donnent au projet une profondeur particulière. Il ne s’agit pas simplement d’exposer une installation, mais d’inscrire cette œuvre dans une réflexion plus large sur le Sénégal, l’Afrique, la valeur, la mémoire et le monde contemporain.
FB : WURUS signifie “or” en wolof, mais votre projet ne parle pas seulement de l’or comme matière précieuse. Comment ce mot vous permet-il d’ouvrir une réflexion plus large sur la valeur, la mémoire et le regard ?
Caroline Gueye : Le mot WURUS m’intéresse parce qu’il est à la fois très concret et très chargé symboliquement. Il désigne l’or, mais il ouvre immédiatement sur des dimensions historiques, économiques, culturelles, spirituelles et scientifiques.
Avec Massamba Mbaye, nous avons beaucoup travaillé sur cette idée : l’or ne devait pas être traité comme un objet de fascination, mais comme une entrée vers une réflexion sur la valeur. Qu’est-ce qui fait valeur ? La matière elle-même ? Son histoire ? Sa rareté ? Le regard que l’on pose sur elle ? Les conditions dans lesquelles elle apparaît ? Pour moi, la valeur ne réside jamais uniquement dans l’objet. Elle se construit dans une relation.
FB : L’or traverse votre projet comme un matériau chargé d’histoire, de pouvoir et de savoir. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette matière, depuis l’empire du Mali jusqu’aux usages technologiques contemporains ?
Caroline Gueye : L’or est un matériau paradoxal. Il évoque la richesse, le pouvoir, la domination, mais aussi le savoir, la transmission, la lumière. Dans l’histoire africaine, il renvoie à l’empire du Mali, au roi Kanka Musa, à des circulations anciennes de richesse et de connaissance.
Massamba Mbaye a beaucoup insisté sur cette dimension historique et intellectuelle. Il rappelle que l’or, dans l’histoire africaine, n’est pas seulement associé à la puissance matérielle, mais aussi à l’élévation par le savoir, à la construction d’universités, de bibliothèques, de lieux de transmission. C’est cette complexité qui m’intéresse : l’or comme matière, mais aussi comme mémoire, comme énergie, comme récit à réactiver.
FB : Vous avez imaginé une œuvre in situ pour les espaces du Palazzo Navagero. Comment l’architecture du lieu a-t-elle influencé la forme, le parcours et l’expérience de l’installation ?
Caroline Gueye : Le Palazzo Navagero n’est pas un simple contenant. Il a sa mémoire, ses volumes, ses passages, ses perspectives. J’ai voulu que l’installation dialogue avec cette architecture plutôt que de s’y poser de manière autonome.
Le commissariat de Massamba Mbaye accompagne cette logique. Son approche consiste à faire de l’espace un véritable dispositif de pensée. L’exposition n’est pas construite comme un parcours linéaire, mais comme une expérience où chaque position modifie ce que l’on voit. Le lieu devient actif. Il participe à l’apparition de l’œuvre.
FB : Dans WURUS, certaines formes apparaissent immédiatement, tandis que d’autres se révèlent par fragments, par reflets ou par déplacement. Pourquoi cette idée d’apparition progressive est-elle si importante dans votre travail ?
Caroline Gueye : Parce que je ne crois pas à une perception immédiate et totale. Nous ne voyons jamais tout d’un seul coup. Nous comprenons par fragments, par ajustements, par déplacements successifs.
Cette idée rejoint aussi le regard curatorial de Massamba Mbaye. Il parle de la perception comme d’une manière de saisir le réel, mais aussi de le déconstruire. Dans WURUS, une forme peut sembler évidente à un endroit, puis devenir presque invisible ailleurs. Un reflet peut révéler ce que l’on n’avait pas vu directement. Le visiteur ne reçoit pas simplement une image : il construit son expérience.
FB : Votre formation en physique fondamentale, notamment en astrophysique, nourrit profondément votre rapport à la matière, à la lumière et à l’espace. Comment cette culture scientifique transforme-t-elle votre manière de créer ?
Caroline Gueye : La physique m’a appris à penser en termes de relations, de forces, de trajectoires, de conditions d’apparition. Elle m’a aussi appris que ce que nous percevons n’est jamais totalement séparé de la position depuis laquelle nous observons.
Dans mon travail artistique, cette formation ne se traduit pas par une illustration scientifique. Elle agit plutôt comme une méthode de pensée. Je m’intéresse à la lumière, aux reflets, aux distances, aux angles, aux seuils de visibilité. Avec Massamba Mbaye, cette dimension a été importante : il ne s’agissait pas d’expliquer scientifiquement l’œuvre, mais de montrer comment une culture scientifique peut nourrir une expérience esthétique et sensible.
FB : Vous travaillez avec le laiton, le bronze, le polymère, les miroirs et la lumière. Que permettent ces matériaux dans votre recherche sur l’instabilité du regard et la transformation de la perception ?
Caroline Gueye : Ces matériaux ont tous une capacité à modifier la perception. Le laiton et le bronze évoquent une certaine densité, une mémoire de la matière. Le polymère permet d’autres effets de transparence, de légèreté ou de transformation. Les miroirs et la lumière introduisent l’instabilité, le déplacement, la fragmentation.
Massamba Mbaye a accompagné cette réflexion en plaçant les matériaux dans une pensée plus vaste de la valeur. Ce qui importe, ce n’est pas seulement leur apparence précieuse ou leur puissance visuelle. C’est leur capacité à faire varier le regard, à créer des seuils, des reflets, des écarts. Les matériaux deviennent des médiateurs entre l’œuvre, l’espace et le visiteur.
FB : Le visiteur n’est pas seulement face à l’œuvre : il doit se déplacer, chercher, ajuster son point de vue. Quelle place accordez-vous au corps du visiteur dans la construction du sens ?
Caroline Gueye : Le corps du visiteur est essentiel. Il ne s’agit pas d’une œuvre que l’on regarde depuis un point fixe. L’installation demande une présence physique, une attention, parfois même une forme de lenteur.
Dans le commissariat de Massamba Mbaye, cette dimension est centrale. Le parcours n’est pas seulement une circulation : c’est une expérience de reconfiguration du regard. Chaque déplacement modifie ce qui est vu. Le visiteur devient partie prenante du dispositif. Le sens n’est pas imposé ; il se construit dans une relation entre l’œuvre, l’espace et celui ou celle qui regarde.
FB : WURUS évoque aussi les ressources de la terre, leur histoire, leur exploitation et leur réappropriation. Comment souhaitez-vous aborder ces enjeux sans enfermer l’œuvre dans un discours uniquement politique ou historique ?
Caroline Gueye : Je pense que l’art peut ouvrir des questions sans les refermer. L’or porte évidemment une histoire politique, économique et géopolitique très forte. Il renvoie à l’extraction, aux ressources, aux rapports de pouvoir, mais aussi à des formes de savoir, de beauté et de transmission.
Avec Massamba Mbaye, nous avons voulu éviter une lecture uniquement victimaire. WURUS propose plutôt une perspective de réappropriation, de dignité et de rayonnement. Il s’agit de regarder autrement ce que la Terre nous offre, ce que les sociétés valorisent, ce que les mémoires retiennent ou oublient. L’œuvre ne donne pas une réponse : elle crée un espace pour déplacer le regard.
FB : En quittant l’installation, qu’aimeriez-vous que le visiteur garde en lui : une image, une sensation, une question, ou une autre manière de percevoir ce qui fait valeur ?
Caroline Gueye : J’aimerais qu’il garde une question. Peut-être une question simple : qu’est-ce qui fait vraiment valeur ? Est-ce la matière ? L’histoire ? La rareté ? Le regard ? La position depuis laquelle nous percevons les choses ?
J’aimerais aussi qu’il garde une sensation de déplacement intérieur. C’est peut-être là que le rôle de Massamba Mbaye est essentiel : son commissariat accompagne l’œuvre comme une invitation à habiter autrement le réel. Si le visiteur sort de WURUS avec l’impression que son regard a été légèrement déplacé, alors l’œuvre aura produit quelque chose d’important. Pour moi, une installation réussie ne donne pas seulement à voir : elle transforme la manière de voir.
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Le nouvel ouvrage de référence pour comprendre l'art contemporain
Inintelligible, incompréhensible, show off ? … L’art contemporain investit en grande pompe l’espace public… Souvent décrié, il souffre en plus d’une médiation approximative. Il est temps de réflechir.
Dans un récent ouvrage Le paradigme de l’art contemporain, structures d’une révolution artistique, Nathalie Heinich, sociologue et directrice de recherche au CNRS donne au lecteur les clefs de ce monde par une analyse raisonnée, sans jamais prendre parti.
Élever l’art contemporain au rang de paradigme est une véritable nécessité. Bien plus qu’un genre, c’est devenu un modèle de pensée, une base théorique qui formate inconsciemment notre acceptation de la « normalité ».
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