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En parallèle de l’exposition dédiée à Kiki Smith, le MO.CO. Panacée présente une exposition collection « A fleur de peau » sur la monstruosité
Cet été, le MO.CO. Panacée organise une exposition collective explorant la monstruosité, les formes monstrueuses et mutantes dans l'art contemporain. Comme le disait Antonio Gramsci, nous vivons à une époque de monstres. Gramsci réfléchissait peut-être à l'interrègne, un moment d'entre-deux juridique et politique où la légalité est suspendue et qui, dans son cas, a précédé la montée du fascisme au XXe siècle. Notre présent ne semble pas non plus être à l'abri de ce que l'on ne saurait désigner comme autre que monstrueux, sans toutefois pouvoir lui donner plus de précision. Selon le tératologue Jeffrey Jerome Cohen, le monstre représente tout ce qu'une société tente de rejeter. Il est une erreur, une différence, une déviance, un excès.
Si ces qualificatifs se limitaient dans un premier temps à la monstruosité en tant qu'anomalie du développement biologique, sous un angle scientifique et médical, ils s'étendent désormais à la notion du monstre social : un être, une idée, qui reflètent l'état actuel d'une société et de son imaginaire. À travers près de quatre-vingt œuvres d'une vingtaine d'artistes, datant des années 1970 à nos jours, l'exposition À fleur de peau ne prétend pas diagnostiquer la monstruosité, mais elle plonge dans la boîte de Pandore afin de révéler que le monstrueux n'est souvent pas aussi loin que l'on pourrait l'imaginer. Il se trouve autant d'un côté de l'épiderme que de l'autre.
Rapprochable de l'abject, le monstrueux perturbe l'identité, les systèmes, l'ordre établi. Il n'a aucun respect pour les frontières, les positions ou les normes. Ce qui le caractérise le mieux, c'est peut-être sa nature viscérale, ayant besoin d'un corps pour l'habiter, lui donner forme, et d'une peau pour le contenir, une enveloppe qui menace toutefois de laisser déborder son contenu ou de s'échapper de son contenant. Il serait facile d'attribuer la monstruosité à des forces extérieures, mais elle peut aussi être choisie, embrassée comme un signe de résistance, en opposition au statu quo, qui tire sa puissance de l'altérité. Comme le dit l'écrivain Charlie Fox : « Les monstres causent des problèmes, ils perturbent les définitions, ils bouleversent ce que nous pensons signifier. Tout cela est courageux et sauvage, sans parler de la mission de l'art ». Qu'elle soit liée au genre, à la race ou à l'(in)validité du regard socio-médical, la « condition monstrueuse » devrait peut-être être célébrée plutôt que redoutée, car elle met à l'épreuve notre regard sur ces catégories.
L'un des points de départ de l'exposition est la réflexion suivante : si l'on peut dire que nous grandissons avec des monstres dès la petite enfance – à travers les contes, les cauchemars, l'industrie du divertissement et du jouet – pourquoi et comment ceux-ci changent-ils de forme et nous suivent-ils tout au long de notre vie ? Comment la monstruosité révèle-t-elle les injustices et les déséquilibres sociaux ? En poussant le raisonnement jusqu'à sa conclusion logique, comment aborder la monstruosité aujourd'hui ? Dans le même temps, la « monstruosité » peut-elle être le domaine dans lequel la culture est le plus à l'aise ? Plutôt que de donner à la monstruosité une forme facilement définissable, À fleur de peau emprunte à l'artiste Mike Kelley sa définition de l'unheimlich, qui suggère qu'elle réside dans le monstrueux en tant que qualité et sentiment.
Surface, interface, membrane : la peau est souvent le vecteur par lequel s'exprime le trauma, comme dans les dessins et gravures de Stéphane Mandelbaum ; l'ambiguïté d'un corps-en-devenir, telles les sculptures baroques de Mónica Mays dont la menace de déformation reste toujours à portée de main ; ou ce malaise qui traîne et relève la tête une fois la nuit tombée, contre lequel se dressent les gardiens veloutés de Julian Farade. C'est obsessionnel, comme en témoignent les poupées décapitées de Penny Goring ; les corps musclés, provenant à la fois d'une culture pop, des histoires de tueurs en série et de la statuaire antique qui peuplent les vidéo-collages de Richard Hawkins ; ou la sérialité des formes bancales et grotesques si chères à Augustin Katz. Dans les années 1970, le psychanalyste Didier Anzieu parlait du Moi-peau : la peau dotée d'une fonction psychique, une membrane parmi d'autres, qui crée des barrières et des limites nécessaires afin d'apaiser les humeurs immodérées. Pourtant, À fleur de peau nous montre que la porosité entre les différentes modalités de la « condition monstrueuse » est ce qui nous trouble encore.
Dans une scénographie immersive et labyrinthique, À fleur de peau joue avec l'inconscient de nos peurs et nos désirs. L'exposition est une nouvelle occasion pour le MO.CO. d'affirmer son soutien aux artistes en produisant de nouvelles œuvres, en particulier celles d'artistes de Montpellier récemment diplômés du MO.CO. Esba, Nuria Mokhtar et Arthur Monteillet, ou dans le cas de Dorota Gawęda et Eglė Kulbokaitė, d'imaginer des adaptations ambitieuses d'œuvres existantes. Certains artistes seront présentés pour la première fois dans une institution en France, dont Sue Coe, Keunmin Lee, Dorota Gawęda et Eglė Kulbokaitė, Brilant Milazimi, Sibylle Ruppert ou encore Michelle Uckotter.
Commissariat : Anya Harrison, avec Alexis Loisel-Montambaux, assistant d'exposition
Artistes : Albrecht Becker, Kévin Blinderman, Julien Ceccaldi, Sue Coe, Julian Farade, Dorota Gawęda et Eglė Kulbokaitė, Penny Goring, Tirdad Hashemi, Richard Hawkins, Augustin Katz, Keunmin Lee, Tala Madani, Stéphane Mandelbaum, Mónica Mays, Brilant Milazimi, Nuria Mokhtar, Arthur Monteillet, Moor Mother avec Glenn Espinosa et Cauleen Smith, Ulrike Ottinger, Lili Reynaud Dewar, James Richards et Steve Reinke, Sibylle Ruppert, Ebun Sodipo, Ceija Stojka, Michelle Uckotter, Jenkin van Zyl et Issy Wood.
L'exposition bénéficie du soutien de Fluxus Art Projects.







